Bilan de la tragédie congolaise et ses racines II

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udps_be
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Bilan de la tragédie congolaise et ses racines II

Message par udps_be » sam. nov. 07, 2009 3:41 pm

12. Le rejet de l’Autorité congolaise trouvée sur place qui était à la fois l’émanation de la volonté souveraine des populations et l’Avocat de leurs aspirations et de leurs intérêts et la création des pions de l’Autorité coloniale, les “Kapitas médaillés”

L’exploitation coloniale, aussi bien dans sa formule domaniale du système léopoldien que dans celle qui s’est imposée et s’est amplifiée après la reprise du Congo par la Belgique (1908) nécessitait impérativement la constitution de vastes réservoirs de main-d’oeuvre. La tâche primordiale des autorités coloniales fut donc, dès l’origine, de fixer, de contrôler les populations indigènes et de les amener à se soumettre à la politique coloniale. A cet effet, des médiations s’imposaient. Les belges utilisèrent, en se les soumettant, les structures traditionnelles trouvées sur place. Un premier décret, en 1891, prévoyait la création de nouvelles chefferies à la tête desquelles se trouvaient des chefs coutumiers spéciaux, les Kapitas médaillés, pures créatures de l’autorité coloniale par le canal de qui les colons blancs devaient obtenir la soumission des autochtones à la politique coloniale. Contrairement aux chefs coutumiers trouvés sur place, ces “nouvelles” institutions étaient reconnues par le gouverneur général et les Kapitas médaillés étaient investis et rémunérés par l’Autorité coloniale.

Lors de l’”investiture” du Kapita médaillé, un tableau était dressé où figuraient, entre autres, le nombre d’habitants de la chefferie, les prestations à fournir en produits (travail obligatoire), le nombre des cases du village…

Un décret ultérieur, du 3 Juin 1906, amplifia les effets contraignants du précédent. Il établit l’obligation pour tout indigène de faire partie d’une chefferie. Afin d’assurer le quadrillage de toute la population, l’Etat léopoldien en arriva à créer des unités coutumières totalement artificielles. Le même décret stipulait en outre qu’aucun indigène ne pouvait sans autorisation préalable s’éloigner de sa chefferie et se fixer sur un autre territoire.

La multiplication de ces entités vides de tout contenu prit des proportions tellement exagérées que la Belgique hérita du Congo léopoldien de plus de six mille chefferies, dont certaines n’excédaient pas cinquante adultes. Après la reprise, l’administration belge tenta d’en réduire le nombre en créant des groupes plus vastes, mais dont l’assise coutumière était néanmoins aléatoire. En 1958, à la veille de l’indépendance, 343 chefferies subsistaient dans un Congo qui n’avait plus que l’ombre de ses traditions.

13. Le mépris et la destruction des cultures et des traditions congolaises

C’est la théorie de l’assimilationnisme, la désafricanisation, l’européanisation des Congolais. Cfr A. Doucy, “La politique indigène”, dans “Livre Blanc, op. cit., p. 366.

14. La déontologie coloniale

Le père Jean Roussel, missionnaire de Scheut, qui était curé de la Cathédrale sainte-Anne à Léopoldville avait écrit à l’intention des blancs qui voulaient aller travailler au Congo un traité de Déontologie coloniale, avec comme sous-titre: “Consignes de vie et d’action pour l’élite”, Edition de 1956.

La lecture de ce traité vous démontre que la logique et les principes décrits par cet auteur dans son traité continuent d’être suivis et appliqués malheureusement avec succès grâce à la complicité de certains compatriotes qui se comportent comme des Kapitas médaillés, pures créatures des colonialistes, pions et agents d’affaires des intérêts étrangers.

Dès leur arrivée sur le sol de nos Ancêtres, les colonialistes ont combattu les véritables chefs coutumiers trouvés sur place et qui étaient l’émanation de l’Autorité traditionnelle et les défenseurs des aspirations et des intérêts de la population. Ils ont créé les chefferies artificielles et placé à leur tête leurs pions noirs qui étaient rémunérés et qui recevaient une médaille de mérite civique comme récompense. Grâce à ces pions appelés “Kapitas médaillés”, les colonialistes qui se considéraient comme des tuteurs des noirs obtenaient la soumission des indigènes aux travaux forcés et à l’ordre colonial.

C’est ce même professeur de Déontologie coloniale qui traça les obligations des congolais:

“Devoirs des autochtones: - Ces autochtones ont des devoirs: devoirs de reconnaissance et de gratitude. Respect, docilité, collaboration loyale et sincère sont les grandes vertus que doit inculquer à ses frères noirs tout colonial épris d’idéal. Que les populations voient, qu’elles sentent, qu’elles comprennent et apprécient la dette immense qu’elles ont envers les métropoles. Qu’elles se rendent compte d’une façon évidente que cette dette doit s’amortir, du moins partiellement, par une juste considération et une rétribution dans les domaines économique et politique”. (Cfr Op. Cit. , p. 43).

A la base de cette logique se trouve le mépris profond de l’homme noir, de sa culture, de sa volonté, de ses aspirations, de son bien, de son bonheur, de ses intérêts. Créé par Satan, il devait d’ailleurs se désafricaniser et s’européaniser pour devenir civilisé. Il recevait alors l’immatriculation et pouvait alors bénéficier de certains droits réservés uniquement aux blancs. C’était la politique de l’assimilationnisme. La condition de l’octroi de cette faveur était que le candidat puisse “justifier par sa formation et sa manière de vivre d’un état de civilisation impliquant l’aptitude à jouir des droits et à remplir les devoirs prévus par la législation civile”.

L’immatriculation n’était conférée qu’à la suite d’une procédure longue et compliquée. Le demandeur devait déposer une requête au Tribunal de Première Instance. Des bans étaient publiés comme pour un mariage. Le Tribunal organisait des visites domiciliaires au cours desquelles l’on faisait l’inventaire de la vaisselle (on comptait le nombre de cuillères), de literie (le nombre d’oreillers).. etc… Il fallait avoir l’assurance que le noir sollicitant son immatriculation vivait vraiment comme un blanc… Ensuite, si cet examen était concluant, le candidat était l’objet d’un interrogatoire par le Juge Principal du Tribunal Provincial. Enfin, un jugement était prononcé. A la fin de l’année 1958, il n’y avait que 217 immatriculés pour une population de plus de 13 millions de Congolais.

Cette “philosophie” colonisatrice, appliquée de façon exclusive dès 1895 et dominante jusqu’à la veille de l’indépendance, impliquait la destruction, non seulement économique, mais aussi sociale, politique et culturelle de toutes les structures traditionnelles. Elle interdisait donc le dégagement de toute “élite”, expression de la société congolaise elle-même. Cette politique se concrétisa dès 1895 avec la législation sur l’”immatriculation” des congolais “méritants”. Ceux-ci, inscrits aux registres de la “population civilisée”, se voyaient attribuer certains droits de type européen.

Mgr de Hemptine, évêque d’Elisabethville, justifiait les difficultés mises à l’octroi de l’immatriculation. La sous-commission katangaise de la Commission pour la protection des indigènes avait adopté le texte suivant inspiré par ce prélat:

“Consciente de l’infériorité actuelle de l’indigène du Congo comparé à l’Européen, sans s’occuper de résoudre la question insoluble de savoir si l’évolution progressive de cette race arrivera à la rendre un jour l’égale de la nôtre;
“Reconnaît chez les individus exceptionnels la possibilité d’arriver à cette égalité;
“Et forme le voeu suivant: Que cette assimilation de la race placée sous notre tutelle ne se fasse qu’avec une extrême prudence sans perdre de vue l’infériorité où se trouve encore la presque totalité de la population indigène.”

(Cfr Guebels, Relation complète des travaux de la Commission permanente pour la protection des indigènes du Congo belge, Elisabethville, 1953, p. 442-443).

Du reste, dès 1889, Léopold II avait créé une médaille pour indigènes “faisant preuve de loyauté et dévouement à l’égard de l’Etat”. Ce même principe survécut jusqu’après la Seconde Guerre Mondiale avec l’instauration, en 1948, de la “carte du mérite civique” pour autochtones.

Dans le Congo que découvrit Diego Cao, qu’explorèrent les Livingstone et les Stanley, qu’occupèrent et exploitèrent les Belges existaient une infinité d’ethnies, de tribus et de peuples, riche chacun de ses traditions, de ses techniques, de ses arts et de ses symboles. Toutes ces sociétés plongeaient leurs racines dans des réalités africaines tout aussi complexes que tributaires des longs et difficiles cheminements historiques. Ignorée, niée, méprisée, écrasée, la poignante beauté du Congo ne sortira du néant, pour les Européens, que pour être projetée aux cimaises de leurs musées.

15. Le refus de former une élite intellectuelle, politique et responsable

L’enseignement était d’un type pyramidal: enseignement primaire très largement diffusé, coiffé d’un enseignement secondaire très réduit et surtout orienté vers des domaines professionnels (formation des relieurs pour les bibliothèques des missionnaires, des auxiliaires médicaux pour les hôpitaux et les dispensaires où seuls les blancs était des médecins…). Le sommet de la pyramide, c’est-à-dire enseignement universitaire, était inexistant. A l’accession du pays à l’indépendance en 1960, le seul universitaire que le Congo ait connu était Thomas Kanza autorisé en 1952 à suivre à l’Université Catholique de Louvain des cours de psychologie. En 1960, il n’y avait au Congo un seul universitaire formé dans une des branches comme le droit, la médecine, les sciences, l’économie….

Cette situation correspondait à la tactique élaborée par les maîtres à penser de la politique coloniale belge, M. Henri Depage: “pas d’élite, pas d’ennuis” (Cfr Contribution à l’élaboration d’une doctrine visant à la promotion des indigènes du Congo, Bruxelles, Arsom, fasc. 2, 1955, p. 19).

Aucune formation politique n’était possible pour les Congolais. Il n’y avait pour eux ni liberté de presse, ni liberté d’association. Tout voyage à l’Etranger était impossible. Pour obtenir un passeport, il fallait verser une caution de mille dollars et le versement de la caution n’impliquait pas nécessairement la délivrance du passeport. Même après les événements du 4 janvier 1959, des leaders congolais, dont Lumumba, seront empêchés de participer à certains congrès dans les pays étrangers, même africains.

Au milieu de l’année 1959, une jeune congolais, Antoine Tshimanga, était condamné à six mois de prison parce qu’on avait découvert dans sa valise un exemplaire du journal communiste belge vieux de six mois : Le Dragon rouge. Les colonisateurs donnèrent l’ordre à leur homme de paille, Mobutu, de régler définitivement les comptes à cet jeune homme. La police de MM. Mobutu et de Nendaka l’ont assassiné.

16. La ségrégation (apartheid)

La stratégie assimilationniste se heurta à la persistance des structures traditionnelles dont elle avait grandement sous-estimé le degré de résistance. A défaut de vaincre l’Afrique traditionnelle, la Métropole décida de changer de politique, d’isoler l’Afrique noire de la “société blanche”. Bref: l’autorité coloniale se mit à “reconnaître” lesdites structures traditionnelles, mais dans le cadre d’une politique discriminatoire et raciale. Un Congo “ségrégué” se mit en place. A tous les niveaux, travail, droit, politique, enseignement, habitat, administration…. Deux sociétés se firent désormais face, et pour longtemps: Blancs d’un côté, Noirs de l’autre. La Charte Coloniale reconduisit les ambiguïtés, voire les arbitraires hérités de la période léopoldienne.

Mais avec l’implantation massive du capital dans l’industrie extractive et les activités connexes, la mise en valeur d’une agriculture essentiellement axée sur l’exportation, la monétarisation de l’ensemble des rapports sociaux, la prolétarisation accrue et les phénomènes consécutifs de l’exode rural, de l’urbanisation et des tensions collectives, une nouvelle période s’ouvrit pour le Congo. La vieille structure coloniale ne fut plus en mesure de gérer les multiples effets de ces nouvelles situations.

17. Une politique de confusion et d’atermoiements: la formation d’une élite congolaise fut définitivement différée à l’arrière-plan

Face à l’ensemble des mutations qui transfigurèrent les vieux fondements de la société africaine, la Métropole préconisa l’administration indirecte, le self-government, la création des structures intermédiaires de gestion et d’administration prises en charge par les indigènes eux-mêmes. Mais elle se heurta très vite aux tendances encore très fortes de l’assimilationnisme dominant. Il en résulta une politique de confusion, d’atermoiements et d’hésitations. Toute solution à long terme fut rejetée de la part de deux tendances au profit du court terme, du coup par coup et d’une attitude typiquement paternaliste. Au total, ce compromis ne fit que renforcer la position des assimilationnistes et la formation d’une élite locale passa définitivement à l’arrière-plan des préoccupations de la politique métropolitaine.

Après la Seconde Guerre Mondiale commença pour le Congo une étape nouvelle qui accentua, jusqu’à l’explosion, les traits et les difficultés de la politique antérieure. Le colonat blanc profita du contexte de l’immédiat après-guerre pour fortifier ses positions et amplifier ses privilèges, tant dans le secteur public (réforme du statut administratif) que privé (avantages sociaux…). Le colonat belge aboutit à insérer dans la législation congolaise une gamme de privilèges exclusifs de nature à leur conférer une supériorité généralisée, durable et exaltante sur les Congolais.

Pour les Noirs en revanche, rien ne bougea. Le régime discriminatoire demeura, le paternalisme aussi, tandis que la grande masse resta plongée, encore et toujours, dans des conditions de vie plus que précaires. Un mur infranchissable sépara désormais les deux populations.

Rien ne permettait, dans la politique métropolitaine, la formation d’une “élite congolaise”, rien ne rendait possible l’émergence d’une couche autochtone susceptible de prendre le relais et d’assurer le processus de la décolonisation avant et surtout l’indépendance. Lumumba, Kasa-Vubu et tant d’autres dirigeants congolais en firent à la Belgique l’amer reproche. En Belgique même, quelques voix s’élevèrent allant dans le même sens: aucune formule permettant une réelle éducation politique des autochtones ne fut appliquée. La formule “Pas d’élite, pas d’ennuis” en exprimait l’exacte mesure.

18. L’utilisation de l’Eglise Catholique pour obtenir la soumission des Nègres

La trinité coloniale était composée de “Administration-Eglise-Grandes entreprises”.
L’Eglise assurait l’enseignement. Voici, à titre d’exemple, un texte émanant d’un ministre libéral de la colonie:

M. Louis Franck écrivait en 1930 (Cfr Le Congo belge, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1930, I, p. 311, II, p. 208):

“Ce qui nous donne surtout bon espoir c’est que toute l’élite des coloniaux, à quelque opinion qu’il appartienne, est aujourd’hui persuadée que seule la religion chrétienne catholique, basée sur l’autorité, peut être capable de changer la mentalité indigène, de donner à nos noirs une conscience nette et intime de leur devoir, de leur inspirer le respect de l’autorité et l’esprit de loyalisme à l’égard de la Belgique.”

Le ministre Lippens avait de son côté écrit en 1922 (Cité par Buel, The Nativ Problem in Africa, New York, 1928, p. 539) :

« Tout fonctionnaire du gouvernement devrait être pénétré de l’idée que sa raison de vivre est de favoriser et de développer notre colonisation et que ce devrait consister dans l’aide qu’il apporterait aux grandes sociétés ».

19. Aucun moyen tendant à assurer une réelle participation des Africains aux responsabilités de la gestion de l’Etat ne fut mis en oeuvre avant la réforme des assemblées consultatives (janvier 1957), la création des conseils de territoire (1955) et le statut des villes (1957)

En 1957, des consultations populaires furent organisées à Léopoldville, Elisabethville et Jadotville dans le but de désigner les édiles communaux sans que toutefois la tutelle de l’administration belge ait complètement disparu. Cette conception d’une première étape dans la voie de la démocratisation et de l’administration des structures politiques, correspondait en réalité à une vision des choses courante dans l’opinion belge du moment. C’était à l’échelon des chefferies et des communes que devait commencer l’apprentissage de la démocratie. Or, depuis un certain temps déjà, les Congolais avaient donné la preuve d’une prise de conscience croissante. Le besoin d’une plus grande intégration aux structures politiques se marqua dès leur accession aux charges municipales. Ils déplacèrent rapidement la portée de celles-ci, les transformant en tribunes couvrant des objectifs bien plus larges.

20. La politique de division

Incapable de résoudre le problème de la diversité congolaise, tant sur le plan social que sur celui des structures traditionnelles, la Belgique prit le pari de s’en servir. Et dans cette voie, elle excella. Mobilisant et parfois créant des oppositions entre ethnies, tribus et particularismes, elle tendit à empêcher l’éclosion de tout mouvement susceptible d’unir et d’unifier les oppositions, les revendications, les aspirations et les exaspérations. Cette stratégie, elle la mena jusqu’au bout. La sécession katangaise et la balkanisation du Congo en furent l’expression la plus achevée et la plus cruelle.

21. La Belgique était plutôt pour l’indépendance du Katanga et du Kivu et pour la formation de la Communauté belgo-congolaise

Au Congo même, les Belges ne voulaient à aucun prix de l’indépendance des Noirs. Elle leur paraissait impensable. La seule indépendance à laquelle ils songeaient, au moins dans les provinces du Katanga et du Kivu, c’était celle qui aurait détaché de la Métropole des régions dont ils auraient pu rester les maîtres. Dans son livre “Moïse Tshombe et l’escroquerie katangaise (Editions de la Fondation Joseph Jacqmotte, 1966), Jules Chomé a décrit le processus de la tentative des blancs du Katanga de créer un Etat autonome contrôlé par eux. En Belgique régnait une douce euphorie. Un écrivain a même appelé le Congo l’Empire du Silence.

Les belges se considéraient comme les tuteurs des noirs. Il y a eu des discriminations raciales dans tous les domaines: domaine de la propriété foncière. Un noir ne pouvait pas acquérir une propriété comme un blanc et lorsqu’il l’avait acquise, il était traité comme un enfant mineur: s’il voulait aliéner son bien, il devait au préalable faire homologuer sa décision par le Tribunal de Première Instance. Ségrégation de l’enseignement, comme nous l’avons dit plus haut. Discrimination dans l’emploi; inégalité devant la justice et discrimination dans toutes les relations sociales.

Malgré tout, quand il a fallu parler de l’indépendance du Congo en Belgique, ce fut dans le cadre d’une Communauté belgo-congolaise.

Se disposant à accompagner le roi des Belges dans son voyage triomphal de 1955 au Congo, M. Charles d’Ydewalle, journaliste belge, écrivit, dans son éditorial de La Nation belge
Intitulé “Avant le voyage du Roi au Congo. Réflexions et anticipations”, cité par Arthur CONTE, Bandoung, tournant de l’histoire, p. 91, que le roi serait certainement encore le souverain du Congo en l’an 2000 et qu’il y aurait à Léopoldville, avant l’an 2000, un Gouverneur de race noire, citoyen belge et à son heure sénateur coopté.

Ce rêve subsistait même après les émeutes du 4 janvier 1959. Le Chef de Cabinet- Adjoint du Premier Ministre, le Comte d’Aspremont Lynden, fit le tour du Congo sur les pas du Ministre Van Hemelrijck pour contrôler le rapport de celui-ci. Il proclama encore que les Autorités congolaises n’avaient jamais envisagé d’autre objectif final que la création d’une communauté entre la Belgique et le Congo.

C’est en grande partie cette marque de méfiance qui entraîna la démission du seul ministre en qui les leaders congolais avaient foi et, par voie de conséquence, la précipitation d’une libération, en accentuant l’impréparation.

22. Silence sur les répressions contre les aspirations et les manifestations nationalistes, Recommandations et Conseils tirés de la Déontologie coloniale

Le silence fut gardé, en Métropole, sur la poursuite et le procès de Simon Kimbangu (1921), de sa longue incarcération (30 ans), des innombrables relégations subies par les adeptes de sa religion, de l’atroce répression de la mutinerie de Luluabourg (1945).

Le Père Jean Roussel, dans son traité de Déontologie coloniale, avait prévenu les blancs sur l’éveil de la conscience noire et donné les recommandations à suivre dans ce cas:

“Aujourd’hui les aspirations nationales se font jour. En soi, elles sont légitimes mais l’impulsivité des noirs peut faire facilement dépasser les limites de la justice et de la prudence. Les noirs prennent insensiblement conscience qu’ils font partie d’un groupe ethnique devenu important.

“Les grandes manifestations patriotiques, religieuses et sportives, qui se déroulent dans les centres, développent en eux un sentiment de solidarité et de fierté et leur donnent l’impression qu’ils sont une force capable d’agir et au besoin de s’opposer. Ce sentiment national pourrait introduire un esprit de défiance rendant impossible entre Noirs et Blancs une collaboration nécessaire pour le bien de tous, un esprit autonomiste qu’exploiterait vite le communisme.”
(Cfr Portant en sous-titre: “Consignes de vie et d’action pour l’élite”, Editions de 1956, p. 141).

23. Le rejet du Plan du Professeur Van Bilsen

Lorsqu’en 1955, dans son texte flamand, en 1956, dans son texte français, le professeur Van Bilsen rendit public un plan prévoyant l’émancipation du Congo en 30 ans (émancipation-autonomie d’ailleurs et non indépendance), ce fut un tollé général en Belgique et parmi les belges vivant au Congo. Les plus bienveillants traitèrent le professeur d’illuminé. Les autres de bradeur d’empire. Un député, Feu Ernest De Muyter, interpella le gouvernement pour exiger la révocation de ce “traître”. Nombreux hommes politiques s’insurgèrent contre le plan Van Bilsen.

Raymond Scheyven, au cours d’une conférence à la Chambre de Commerce de Luluabourg, proféra des paroles historiques et définitives ci-après:

“J’en viens au danger de fixer une limite dans le temps. Comment peut-on dire à un capitaliste, à un technicien: venez vous installer, investissez ici votre argent, votre énergie, votre intelligence mais attention, dans dix, vingt ou trente ans, suivant le cas, cela touchera à son terme. Comment pouvez-vous encourager un jeune à venir travailler au Congo si vous lui dites en même temps qu’il n’a pas devant lui le temps d’une carrière entière” (Cfr Kasaï, 19 septembre 1956)

24. Désaveu de M. Van Hemelrijck et sa démission subséquente

Au moment des émeutes du 4 janvier 1959, M. Van Hemelrijck, ministre belge du Congo, était un homme de bonne volonté qui, n’ayant pas vécu dans le sérail colonial, n’en avait pas subi les déformations. Après les émeutes, il voyagea au Congo et obtint l’adhésion de tous les leaders congolais sur un plan qui aurait accordé l’indépendance au Congo de manière progressive. Les Congolais auraient fait successivement l’expérience du pouvoir au stade inférieur de la commune, puis au niveau de la région, ensuite de la province. Et enfin, pour couronner let out, une fois que ces diverses institutions auraient fonctionné, des élections législatives auraient doté le Congo d’une représentation à l’échelle du pays et un gouvernement central aurait été constitué par des hommes ayant eu l’occasion de faire leurs preuves dans les institutions de rang inférieur. Le délai prévu pour l’exécution complète de ce plan était d’environ 4 ans. Les Congolais avaient confiance dans ce ministre.

Mais ce ministre fut désavoué par tous les belges au Congo et en Belgique. Il fut abandonné par le personnel politique belge jusqu’au Premier Ministre et à la Couronne et contraint moralement de démissionner. Son rapport sur les contacts qu’il avait eus au Congo avec les leaders congolais fut même mis en doute. Le Comte d’Aspremont Lynden, Chef de Cabinet-Adjoint du Premier Ministre fut envoyé en voyage au Congo pour interroger de nouveau toutes les personnes que le ministre avait rencontrées et entendues au cours de son voyage d’enquête. A partir de ce désaveu du Ministre Van Hemelrijck, les Congolais furent alors convaincus que la Belgique ne voulait pas vraiment accorder l’indépendance à sa colonie.

Le Parti de M. Patrice Lumumba, le Mouvement National Congolais, notamment déclara après coup:

« La démission de M. Van Hemelrijck prouve que la vague promesse d’indépendance incluse dans la Déclaration du 13 janvier 1959 n’était rien d’autre qu’un instrument de propagande »
(Cité par Crawford Young dans Introduction à la politique congolaise, p. 104).

Cette conviction, partagée par tous les partis congolais, allait avoir pour conséquence que, par la suite, il n’y eut plus aucune confiance dans le gouvernement belge et que les Congolais radicalisèrent leur revendication et exigèrent l’indépendance complète immédiate.

L’indépendance prévue en 4 ans par M. Van Hemelrijck fut finalement octroyée en 6 mois par son successeur, M. de Schrijver.

25. La Force Publique

A partir de 1886, Léopold II organise ce corps armé qui devait constituer l’épine dorsale du régime, son verrou essentiel: La Force Publique. Recrutée sur place, celle-ci est dirigée exclusivement par des officiers et sous-officiers blancs, militaires belges, étrangers et aventuriers de toutes sortes. Mais en même temps qu’elle est censée garantir, par la coercition, l’ordre colonial, cette force armée, parce que composée des soldats noirs, sera, dès le début et jusqu’en 1960, la source de profondes tensions et d’inextricables problèmes pour l’autorité coloniale: la révolte grondera périodiquement dans les garnisons de la Force publique. Celle de juillet 1960, quelques jours après la proclamation de l’indépendance, devait marquer toute l’évolution ultérieure du Congo.

26. Un extrait du Discours de Patrice Emery Lumumba le 30 juin 1960
(date de l'Indépendance du Congo) :
"...A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés. ... Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres ...nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir... Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice, d'oppression et d'exploitation ?..." ."Congolais et congolaises, combattants de l'indépendance aujourd'hui victorieux. Je vous salue au nom du gouvernement congolais... "Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres...Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir...Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice ?"
27. Les deux textes suivants expliquent davantage que la Belgique a été contrainte malgré elle par d’autres forces, circonstances et raisons indépendantes de la conscience humaine, démocratique et humanitaire et de la volonté politique spontanée des Belges eux-mêmes d’octroyer l’indépendance au Congo et que le régime Mobutu a été conçu par les occidentaux comme une tyrannie, imposé à notre Peuple et soutenu à bras-le-corps et de façon massive, multilatérale et bilatérale durant plus de deux décennies (24 novembre 1965-16 mai 1997) pendant toute la durée de la Guerre Froide pour préserver les intérêts et l’influence de l’Occident au Congo et non pour un quelconque intérêt des Congolais. Le texte du professeur Van Bilsen explique aussi le rôle, dans toute société, des leaders imprégnés de la conscience patriotique et démocratique dans la libération des peuples

27.1. Le texte du Professeur A.A.J.Van Bilsen dans son livre L’Indépendance du Congo (Casterman, 1962, pp. 46-47) :

« Je ne commenterai pas ces événements (les émeutes du 4 janvier 1959 et la répression politique et policière qui s’en est suivie après) car j’ai à traiter d’un problème général. Mais cette discrétion ne peut pas empêcher que nous pensions à cette dramatique et aveugle émeute des affamés qui n’ont pas reçu leur juste part des richesses immenses qui sont valorisées au Congo.

« Nous ne pouvons pas ne pas évoquer avec une profonde émotion les morts et les blessés, dont nous ignorons encore les noms, ainsi que le grand nombre de personnes arrêtées, parmi lesquelles se trouvent des parents d’amis et aussi un homme qui sera, demain reconnu comme un interlocuteur valable (Joseph Kasa-Vubu). La décolonisation ne nous est pas seulement imposée par les seules forces des Congolais…, à la suite de leur prise de conscience sociale et nationale et de leur désir, leur volonté d’indépendance et de progrès.

« L’émancipation nous est imposée tout autant par les forces morales irrésistibles de centaines de millions d’hommes et de femmes dans le monde, de dizaines d’Etats devenus souverains. Ce courant, ce mouvement, se renforcent chaque année par la naissance de nouveaux Etats, par la solidarité d’autres peuples qui, à leur tour, accèdent dans la joie à ce qui est ressenti comme une dignité et une liberté collectives, celles de pouvoir se gouverner soi-même… pour le meilleur et pour le pire !.

« La Belgique et nos gouvernants ont fort mal apprécié la situation politique mondiale depuis la libération, lorsqu’ils s’imaginaient que le progrès économique et social était un substitut pour l’indépendance, les libertés civiques et les droits de l’homme. Nos dirigeants se sont trompés lourdement lorsqu’ils ont cru que le calme, la tranquillité, le bonne humeur apparents qui faisaient la réputation du Congo… étaient dus surtout à une certaine prospérité, à l’accroissement rapide du niveau des salaires minima et à la sécurité sociale. Cette paix était due, à mon avis, avant tout, à l’absence d’élites capables de diriger le peuple et d’exprimer en termes modernes ses aspirations confuses.

« J’habitais Léopoldville en 1947 lorsque Mrs Robeson, femme du chanteur noir américain, vint y faire un reportage pour une chaîne de magazines. Elle obtint l’autorisation de rencontrer un groupe d’évolués parmi les plus éclairés. Elle leur demanda comment ils envisageaient l’avenir de leur pays, s’ils désiraient l’indépendance, quelles étaient leurs aspirations politiques.

« Le soir, elle vint me raconter son aventure et sa déception : les évolués ne s’intéressaient visiblement pas à l’indépendance, ni à l’émancipation. Ils ignoraient ce qui se passait dans le monde. Ils avaient un certain nombre de griefs, se situant surtout sur le plan de ce qu’on a appelé, dix ans plus tard, les relations humaines.

« Par après, l’indépendance de l’Inde, du Pakistan, de l’Indonésie, d’un demi-milliard d’hommes et de femmes, n’affectait pas plus les évolués du Congo que les Belges, d’ailleurs.

« Sept ans plus tard, la conférence de Bandoung, cet événement de portée historique, n’effleura même pas la conscience des Congolais.

« La situation changea dès l’instant où quelques modestes noyaux d’une élite se formèrent et s’affirmèrent. Alors, la prise de conscience intérieure et extérieure se développa rapidement. Il se fait que le manifeste de Conscience Africaine a été lancé à Léo exactement au moment où, en Belgique, le premier Congolais obtenait un diplôme universitaire, en juillet 1956 (Thomas Kanza).

« L’indépendance du Soudan, de la Tunisie, du Maroc, du Ghana, de la Guinée et tous les autres développements politiques en Afrique, jusqu’à la conférence d’Accra d’il y a peu de semaines, captivent maintenant , de plus en plus l’attention avide des élites et, autour d’elles, de cercles populaires de plus en plus larges. ».

27.2. Le texte du Professeur Jean-Philippe Peemans

« Mobutu a bénéficié au départ d’un appui extérieur massif pour prendre le pouvoir et imposer son autorité, mais d’une légitimation interne minimale accordée à contrecoeur par le monde politique impuissant. Il a bénéficié d’une légitimation externe maximale auprès de ses protecteurs occidentaux, principalement américains et belges…

« En effet, le régime Mobutu a été l’un des premiers en Afrique à avoir une base d’appui occidentale multilatérale, et à incarner la substitution progressive du nouvel ordre politique de coresponsabilité des pays occidentaux dans le maintien de leur zone d’influence, à l’ancien ordre colonial. La légitimation extérieur prédomine donc certainement sur la légitimité interne. Et c’est pourquoi le nouveau régime pourra imposer très rapidement de nouvelles structures autoritaires faisant fi de tous les compromis antérieurs. Produit d’une logique externe, il peut lui-même dès lors imposer une nouvelle logique interne des rapports entre le politique, l’économique et le social.

« Politiquement, les institutions démocratiques libérales à l’occidentale mises en place au moment de la décolonisation vont être abolies très rapidement, le pluralisme des partis remplacé par le parti unique, l’équilibre entre pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire remplacé par la suprématie de l’exécutif, et à l’intérieur de ce dernier par l’affirmation du pouvoir présidentiel, l’équilibre entre pouvoir central et provincial remplacé par l’hégémonie du pouvoir central. Toutes les organisations sociales représentatives, et en premier lieu les syndicats, sont progressivement soumises au pouvoir politique. Ce changement institutionnel vers la mise en place d’un pouvoir militaire, autoritaire, évoluant de plus en plus vers une dictature personnelle, symbolise la faillite du modèle politique libéral que l’ancienne métropole aurait voulu transposer dans sa colonie en espérant en contrôler l’évolution ; mais traduit aussi l’influence croissante des Etats-Unis, et l’alignement de leurs alliés européens, notamment belges, sur l’évolution des conceptions américaines en matière de régimes politiques convenant aux pays du Tiers-Monde pour y empêcher l’avènement de pouvoirs qui y restreindraient la présence et les intérêts occidentaux. »

(Jean-Philippe Peemans, Le Zaïre sous le régime de Mobutu. Les grandes étapes de l’évolution économique et sociale, Bilan de la Coopération belgo-zaïroise, la Revue Nouvelle, CNCD 11.11.11.1989, pp. 23-24).

Plusieurs autres écrits ont abondé dans le même sens, notamment : Gould D.J., Bureaucratic Corruption and Underdevelopment in the Third Word. The case of Zaïre, Pergamon Press, 1980, pp. 26-30 ; Young C. and Turner T, The Rise and Decline of the Zairian State, The University of Wisconsin Press, 1985, pp. 51-60; O’Brien C., Modernization, Order and Erosion of the Amercan Democratic Ideal, American Political Science, 1960-1970, in D. Lehmann ed. Development Theory, Four Critical Studies, F. Cass, London, 1979, pp. 49-76 ; Andrew Tully, C.I.A. The Inside story; Jules Chomé, L’ascension de Mobutu du Sergent Joseph Désiré au Général Sese Seko, éditions complexes, 1974

A Suivre
Fait à Bruxelles, le 6 novembre 2009.
Dr François Tshipamba Mpuila
Représentant de l’UDPS/BELUX
Contact : GSM 0032-485-270-866 ; E-mail : tshipambampuila@yahoo.fr; Website : http://www.udps.be

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