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RWANDA : LE ROYAUME, LA VIOLENCE ET LA TRANSITION POLITIQUE

Publié : sam. août 29, 2020 7:27 pm
par Tshipamba Mpuila
Rwanda ancien, royaume Nyiginya

RWANDA : LE ROYAUME, LA VIOLENCE ET LA TRANSITION POLITIQUE
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Rubrique : Culture

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Publié le 19 Fév 2008 par Gaspard Musabyimana

Le régime monarchique au Rwanda a été toujours car
actérisée par la délation, les coups bas, les complots, pour culminer dans la violence. Tout est mis en œuvre pour éliminer son adversaire politique. Ces méthodes étaient systématiques à l’occasion de la transition politique. Le Professeur Maniragaba Balibutsa (2000 : 62-63), qui a fait des recherches sur le sujet est d’avis que « la culture rwandaise est une culture de la violence ».

Il suffit, pour s’en convaincre, de passer en en revue les différentes sortes de châtiments réservés aux criminels, les adversaires politiques étant inclus dans cette catégorie. D’abord la peine était collective, c’est-à-dire que n’importe quel membre du condamné pouvait être frappé de la sentence.

Il y avait ensuite la vendetta qui était institutionnalisée. Il y avait aussi des peines barbares comme le crucifiement, la rupture par strangulation à l’aide d’un morceau de bois, la castration, la noyade, l’empalement en enfonçant un bois taillé dans l’anus du coupable, la mutilation et le dépeçage, etc.

D’après Vansina : « A l’occasion de chaque succession, même la plus simple, le royaume entrait en période de crise. (…)

La période de succession provoquait toujours une grande fièvre à la cour et dans le pays.

Une fois la succession et ses séquelles terminées, la lutte d’influence entre les dirigeants des grandes familles ne s’éteignait pas pour autant. Au nom du roi chacun continuait à tenter d’exercer le plus de pouvoir personnel possible et de provoquer la ruine de ses adversaires ». (Vansina, 2001 : 130).

Des royaumes hutu aux royaumes tutsis

Très peu d’écrits existent sur les royaumes hutus que les Abanyiginya ont trouvé sur place au Rwanda. La littérature y relative nous renseigne qu’à leur arrivée, les Tutsi ont trouvé des monarchies hutu bien organisées.

Un monarque hutu portait le titre de Mwami ou de Muhinza. A la veille de leur établissement et selon la tradition orale, le Rwanda comptait au XV siècle une cinquantaine de monarchies hutu (Paternostre de La Mairieu (1972 : 32).

Elles furent petit à petit conquises par les Tutsi. Cette conquête s’est opérée, selon l’Abbé Stanislas Bushayija (1958 : 594-597), suivant le processus suivant : « A l’arrivée au Rwanda, le Tutsi était sans armes. Il n’avait pas l’idée de se battre. Même s’il le voulait, son infériorité numérique ne pouvait pas le lui permettre. Il ne disposait donc que de moyens pacifiques.

Il chercha à nouer des liens d’amitié avec le Hutu. Par ses services rendus, par ses cadeaux fréquents, par sa gentillesse, par sa courtoisie, par ce tact dont il est un virtuose inégalé, le Mututsi eût vite fait de conquérir la sympathie du puissant Muhutu ». Ce premier offre à celui-ci un «breuvage aussi étrange que délicieux, le lait de la vache dont il avait le secret » et « l’amitié du Muhutu devint indéfectible ».

Le Hutu fut heureux «d’avoir dorénavant pour concitoyen, cet homme aussi étonnant par la structure et par la finesse de ses traits que par sa bonté ». Pour consolider ces liens, le Tutsi prit femme parmi les jeunes filles hutues et donna ses filles et ses sœurs en mariage aux Hutus. « Toutes ces unions augmentèrent le contingent Mututsi ».

Bushayija souligne que dans ces conditions, les notions « d’étrangers, d’hôtes, de nouveaux venus » avaient disparu et avaient fait place à celles « d’oncle, tante, neveu, cousin, grand-père, belle-mère, bru, etc. ».

Le Tutsi et le Hutu ne formaient donc qu’une seule communauté de familles et de clans apparentés les uns aux autres. Ce fut le Tutsi qui se chargea de l’organisation. Il proposa qu’il ait y « un arbitre suprême pour diriger les différends, maintenir la paix, un père de famille qui maintînt l’union des familles et des clans ; un gardien et un défenseur du territoire, en un mot, un Mwami ».

Tout le monde fut d’accord avec cette proposition, « et comme c’était à prévoir, ce fut un Mututsi. Les qualités des Batutsi, leur sagesse, leur sens politique et leur intrépidité, tout les désignait pour fournir un Mwami ».

Le Roi (Mwami) fut divinisé et « on accumula sur sa personne tous les droits possibles et inimaginables ». On lui fit la cour en lui faisant des cadeaux et des offres de services dans le but de lui plaire et obtenir ses faveurs.

Des jalousies, des rancunes et des délations et autres rapportages malveillants ne tardèrent pas à envenimer le climat de l’entourage royal. « Dépaysé, le Muhutu céda la place au Mututsi, et force lui fut de chercher « buhake » et protection, auprès du Mututsi, hier encore son égal…

Les Bahutu furent ainsi évincés de leurs droits anciens, ils perdirent leur honneur et devinrent les serviteurs de leurs hôtes et amis, un ordre était créé, fondé sur l’inégalité et l’injustice ».

La prise du pouvoir par les Tutsi, à en croire l’Abbé Bushayija, se serait opérée en douceur.

Ceci contraste évidemment avec des données historiques.

Plus récemment, un autre chercheur, Melchior Mbonimpa (2000 : 41-50), s’est penché sur la question. Il est catégorique. C’est par la violence que le Tutsi s’est rendu maître du Rwanda.

Pour ce faire, il a mis au point une «stratégie de la domination » par quatre méthodes précises à savoir « le pouvoir de tuer, le don des femmes en mariage ; le don des vaches ; et la maîtrise de la terre ». Mbonimpa en donne des explications :

Il est connu dans l’histoire du monde que « l’hégémonie revient à celui qui se rend maître des moyens de la violence ». Quant aux femmes, les Hutu ont épousé des femmes tutsi, mais le contraire est rare. « Dans cet échange inégal, celui qui reçoit devient un débiteur insolvable ».

Parlant de vaches comme « l’autre instrument d’hémogénie tutsie », Mbonimpa est d’avis qu’ « en prêtant en usufruit des têtes de bétail aux Hutu, les propriétaires des troupeaux s’assuraient de cette manière aussi une clientèle soumise ».

Et enfin, « la terre a cessé d’appartenir aux Hutus qui la cultivaient. Les collines sont devenues la propriété privée de princes ».

Par ce système, les royaumes hutu disparurent un à un notamment au Centre (RDR, 2000 : 22-24) et au Sud. Ceux du Nord et du Nord-ouest résisteront et ne disparaîtront qu’à l’arrivée des allemands qui aidèrent le roi tutsi à imposer son autorité sur ces régions.

Du triomphe de la dynastie nyiginya

La dynastie des Abanyiginya, selon des mémorialistes, était établie à Gasabo dans la commune Gikomero, préfecture de Kigali depuis le 14è siècle.

Elle prit finalement les commandes du royaume du Rwanda par des conquêtes. La société était composée de seigneurs et de serfs. L’administration était organisée d’une façon hiérarchique. Le pouvoir était entouré d’une sorte de mystification, notamment par la mise sur pied, l’ubwiru ou une sorte de code ésotérique.

Cela pour éviter d’y avoir accès d’une manière démocratique. Le roi était nommé par un cercle de personnes habilitées à décoder les données nécessaires à son intronisation. Nul ne pouvait savoir qui sera roi avant que l’autre ne meure.

Il fallait d’abord que le roi meure, d’une mort naturelle ou provoquée, pour qu’il soit remplacé. Au cas où il était dans l’incapacité de régner, les gardiens du code lui faisaient ingurgiter du lait sans discontinuer jusqu’à la suffocation. On disait alors : « Umwami yanyoye » (le roi a bu). Ce qui veut dire : « Il est mort du lait », autre symbole du royaume.

Les préparatifs des cérémonies de l’ensevelissement étaient assurés par des Abanyamugogo(les Abiru chargés de rites secrets de l’enterrement du Roi).

Ensuite, une série d’élimination des prétendants au pouvoir était opérée pour n’en laisser qu’un seul désigné par les Abiru. Ensuite, il fallait désigner une famille-victime dont les membres devaient servir à venger le défunt.

Ceux-ci étaient mis à mort. Guido De Weerd (1997 : 29) le rapporte comme suit : « Entre-temps et pendant plusieurs jours, parfois pendant deux, trois semaines ou plus, se déroulait, entre les clans et à l’intérieur de ceux-ci, la lutte féroce pour le pouvoir et était organisée l’élimination physique des candidats concurrents.

Aussitôt la personne du nouveau Mwami connue, l’enterrement se déroulait avec peu de fastes. Les meurtres ne cessaient pas pour autant puisqu’il fallait éliminer encore les opposants potentiels ou exercer les vengeances nécessaires ».

A la mort du roi, la communauté toute entière devait participer au deuil. Pendant deux mois, il était interdit aux hommes de faire des relations sexuelles avec leurs femmes et les taureaux étaient séparés des vaches.

Une autre caractéristique de la royauté rwandaise était le sacrifice par le sang. « Uwanyoye amata y’i bwami ayagurana amaraso » (Qui a bu lait royal doit verser son sang pour le pays ; qui a goutté sur les délices du pouvoir doit se sacrifier pour le pays, quitte à verser son sang).

Cela s’apparente au phénomène du héros libérateur (umutabazi). Celui-ci devait trouver la mort sur le terrain de l’ennemi pour que son armée remporte une victoire sur son adversaire. Le héros libérateur était un prince de sang ou un des commandants d’une armée. Sa désignation était opérée après des cérémonies divinatoires.

La cour royale grouillait des courtisans de toutes sortes. Le roi était au centre de toutes les intrigues Le Père Pagès (cité par Dresse, 1940 : 33-34) décrit cette situation comme suit : « Toujours entourés de rivaux jaloux et souvent malveillants, ils [les Batutsi] étaient en bute à des intrigues. L’espionnage et la délation étaient, à la Cour, à l’état endémique ; voilà pourquoi les grands dignitaires restaient à côté du roi pour parer à tout événement. (…)

Ils suivaient le prince dans ses déplacements pour ne pas perdre ses faveurs, écarter les menées de leurs ennemis et profiter des miettes qui tombaient de la table royale. (…) La vie et les papotages de la cour étaient alimentés par les intrigues des envieux, les rivalités, l’âpre compétition du pouvoir, les brigues pour gagner et garder la faveur, les insinuations perfides des ennemis qui se poursuivaient avec haine et décence, les passions brutales assouvies à tout prix, les disgrâces éclatantes et les exécutions officielles qui en étaient parfois la conséquence ».

Jean Vansina (2001 : 112-117) pointe du doigt des élites car ce sont eux qui lors des veillées, prenaient les grandes décisions pour les affaires du royaume. Il les classifie en diverses catégories : les ritualistes s’occupaient de tous les rituelles divinatoires à la cour et y résidaient permanence.

Ils étaient très influents du fait même qu’ils s’occupaient du monde mystique ; les membres de la lignée royale ; les membres de la lignée de la reine mère (ibibanda) ; les favoris du roi qui formaient un cercle restreint pour établir l’équilibre entre toutes ses élites. Ils étaient des confidents du roi et lui étaient dévoués corps et âmes.

Parmi eux les bourreaux, en général des Twa; les réfugiés qui étaient venus chercher aide et protection à la cour du roi. Il s’agissait le plus souvent des dignitaires d’autres royaumes tombés en disgrâce et venaient faire la cour à un autre roi.

Toutes les luttes du pouvoir s’opéraient dans cette haute sphère. La masse populaire (rubanda rwagiseseka) n’était souvent au courant de rien et se courbait au bon vouloir du vainqueur.

C’est ce que souligne Alexis Kagame : « Dans le Rwanda traditionnel, les factions politiquesopéraient toujours au sommet, au niveau des leaders qui se disputaient le premier rang, les leviers de commande.

Quant à la masse, elle ne prenait part à l’action que dans le cas où leurs leaders respectifs la mobilisaient pour résoudre le conflit par des luttes armées. En d’autres cas, lorsque le conflit se résolvait au sommet, la Faction triomphante ayant réussi à régler leur compte aux adversaires, la masse voyait les successeurs des vaincus, sans plus » (Kagame, 1975 : 195).

L’histoire du Rwanda est-elle linéaire ou cyclique ?
Gaspard Musabyimana, le 19/02/2008
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Notes bibliographiques
– Maniragaba, Balibutsa. – Une archéologie de la violence en Afrique des Grands Lacs, Libreville, Editions du CICIBA, 1999.
– Vansina, Jan. – Le Rwanda ancien : le royaume Nyiginya, Paris, Editions Karthala, 2001.
– Paternostre de la Mairieu, Baudouin. – Le Rwanda : Son effort de développement, Bruxelles, Ed. De Boeck, 1972.
– Bushayija, Stanislas (Abbé). – « Aux origines du problème bahutu au Rwanda », La Revue nouvelle, 1958, vol. XXVIII, n°12.
– Mbonimpa, Melchior. – La « Pax Americana » en Afrique des Grands Lacs, Hull (Québec), Ed. Vents d’Ouest Inc., 2000.
– RDR. – Umurage w’amateka, 2000, s.l.
– De Weerd Guido. – Le Rwanda de Mutara III à Kigeli V: un paradigme des racines des bains de sang. Récit d’un témoin direct, Bruxelles, Dialogue, juin 1997.
– Paul Dresse. – Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Editions Charles Dessart 1940.
– Kagame Alexis (Abbé). – Un abrégé de l’histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Tome deuxième, Butare, Editions universitaires du Rwanda, 1975.

http://www.musabyimana.net/20080219-le- ... -violence/







Vansina, Jan. – Le Rwanda ancien : le royaume Nyiginya
Paris, Karthala, 2001, cartes, 289 p.
René Lemarchand
p. 693-695

Texte intégral

Voici un livre fascinant, provocateur, riche de réflexions sur le passé et le présent, un livre choc, écrit par le plus réputé des historiens du Rwanda précolonial. En nous invitant à le suivre dans cette plongée dans l’histoire, Jan Vansina prend en quelque sorte le relais des abacurabwenge de l’ancien Rwanda (« ceux qui forgent le savoir »).
À ceci près, cependant, que ces derniers étaient les vecteurs d’une histoire officielle que l’auteur s’est efforcé de démystifier dès 1962, à travers les pages d’un ouvrage bien connu des historiens du Rwanda, L’évolution du royaume du Rwanda des origines à 1900 (Bruxelles, Académie royale des Sciences d’Outre Mer, 1962).
S’inspirant des données extraites des Historiques des Territoires et des Rapports de sortie de charge des administrateurs territoriaux – réunies dans Historique et Chronologie du Ruanda (1956) – pour la première fois un historien osait mettre en question les dogmes de l’historiographie missionnaire.
Les cibles ont pour noms les R. P. de Lacger, Delmas, Pagès, mais aussi l’abbé Alexis Kagame, dont les travaux reflètent en grande partie l’orthodoxie des milieux de la cour Nyiginya.
De cet ouvrage pionnier se dégage une idée-clé : rien n’importe plus pour la compréhension de l’histoire du Rwanda que de nous défaire d’une conception linéaire de son évolution, plus ou moins plaquée sur le modèle de la monarchie française, comme le fit en son temps le R. P. de Lacger.
Loin d’obéir à une poussée expansionniste irrésistible qui poserait en contrepartie à la faiblesse des masses paysannes mal dégrossies la supériorité guerrière et l’astuce politique des élites tutsi, l’histoire du Rwanda ancien révèle une dialectique singulièrement plus complexe.
Non seulement faut-il tenir compte des rapports tourmentés entre la royauté et les sociétés périphériques, entre le tambour et la houe, mais aussi des conflits qui déchirent la cour. La « leçon de méthode » est non moins importante : seul un inventaire critique des types de traditions orales permet de démêler les sources officielles des récits historiques ; c’est en mesurant l’écart qui les sépare dans le temps et dans l’espace, tout en tenant compte des motifs qui les sous-tendent, que l’histoire du royaume devient intelligible.
3Le Rwanda ancien reprend cette thématique et l’approfondit sur la base de sources orales jusqu’à présent largement inexploitées. Le livre est le fruit d’une enquête sur le terrain menée dans les années 1950 sous les auspices de l’Institut de recherches en Afrique centrale (IRSAC) d’Astrida (aujourd’hui Butare) : l’objet de ce travail était de recueillir plusieurs centaines de récits populaires connus sous le nom d’ibiteekerezo (à ne pas confondre avec les intekerezo, d’origine plus récente et souvent peu fiables). À travers ces récits émerge une vision de l’histoire « par le bas » qui invite à poser un regard critique sur les traditions de la Cour. C’est en fait tout un pan de l’histoire officielle du Rwanda qui s’effondre sous le poids de ces témoignages venus de régions périphériques. Le contraste est étonnant entre la reconstruction de Vansina et ce qu’il appelle la version « canonique » de l’histoire. D’un côté, l’histoire du royaume Nyiginya se confond avec celle des rois ; autant que la geste de ses bami – tous issus d’un ancêtre commun, le fameux Gihanga (« Le Créateur »), véritable fondateur de Kanyarwanda – sa longue durée, semble-t-il, est une raison de plus de vénérer les symboles de la monarchie, et ses brillantes avancées depuis le XIe siècle sont indissociables de la civilisation qui a pour emblème le « Tambour victorieux » (Inganji Kalinga, titre d’un des premiers ouvrages d’Alexis Kagame). De l’autre, une histoire qui porte la trace des drames vécus en dehors de la Cour et réduit de plusieurs siècles le champ historique de la monarchie, une histoire qui met en scène des acteurs jusqu’alors laissés dans l’ombre, mais tous, d’une manière ou d’une autre, parties prenantes dans les affrontements et guerres civiles soigneusement effacés de la mémoire officielle.
4L’apport du Rwanda ancien à la compréhension du « nouveau Rwanda » – colonial, postcolonial, et post-génocidaire – est difficilement contestable. D’abord et surtout en raison de l’éclairage inédit qu’il apporte aux changements de signification des termes hutu et tutsi. La lecture du chapitre 5 (« Les transformations sociales du XIXe siècle ») nous entraîne bien loin des vieux poncifs de l’historiographie coloniale. Il n’est plus question de race, ni de catégories sociales fixées à jamais par l’élevage ou l’agriculture. L’auteur situe son analyse dans le registre d’une lente évolution des rapports de forces entre gouvernants et gouvernés : loin de reproduire l’opposition binaire entre éleveurs et agriculteurs, la poussée démographique enregistrée au début du XVIIIe siècle, entraînant à son tour une paupérisation de la société, ouvre la voie à une multiplication des domaines réservés (ibikingi), au morcellement des provinces, à une rapide prolifération des commandements et, en fin de compte, à de nouveaux clivages d’ordre politique et social, non seulement entre les élites de la Cour et leurs sujets, entre les chefs et leurs serviteurs, mais entre combattants et non-combattants, et enfin, suivant un processus qui fera tache d’huile à travers tout le royaume, entre agriculteurs et pasteurs. L’événement capital dans l’émergence d’une prise de conscience hutu est l’institutionalisation de la corvée (uburetwa) dans la deuxième moitié du XIXe siècle. « Désormais », écrit Vansina, « les termes Hutu et Tutsi désigneront avant tout non plus une situation de classe ou de dépendance ou une occupation, mais un statut absolu » (p. 174). Contrairement à ce que certains prétendent, les identités Hutu et Tutsi ne sont donc pas une invention de l’État colonial, pas plus que les violentes insurrections qui ici et là opposèrent les éléments « corvéables » à leurs maîtres ; c’est en investissant le domaine des relations sociales par la race – en transformant un statut de servilité absolue en identité raciale – que l’État colonial et ses « historiologues » introduisent un changement majeur, et singulièrement nocif, dans les rapports Hutu-Tutsi.
5Cela n’implique aucunement l’absence d’affrontements au niveau des élites. Il suffit pour s’en rendre compte de lire le récit que nous offre Vansina du règne de Rwabugiri, trop souvent considéré comme le symbole d’une monarchie triomphante, arrivée au sommet de la puissance et de la gloire. On comprend, à la lecture des innombrables et sanglantes luttes de factions entre élites tutsi, et des non moins violents affrontements entre la Cour et les « roitelets » (bahinza) du Nord et de l’Ouest, pourquoi l’auteur décrit le règne de Rwabugiri comme une longue série de « cauchemars ». Si la « rapacité chaotique » des grandes familles tutsi explique en partie leurs luttes intestines, elle nous éclaire aussi sur l’expansion spectaculaire du royaume sous Rwabugiri. Mais la présence nyiginya au Nord et à l’Ouest reste extrêmement précaire, fondée en partie sur la force, en partie sur les relations de clientèle ou d’échange de redevances. Contrairement à ce que prétendent aujourd’hui les autorités de Kigali, les avancées de la monarchie en direction du Nord Kivu ne donnent pas lieu à un redécoupage des frontières du royaume, mais tout au plus à un élargissement du domaine des relations de clientèle.
6Au regard du drame de 1994, un des aspects les plus troublants du travail de Vansina – et sans doute les plus sujets à controverse – se rapporte au principe de culpabilité collective qui définissait, au Rwanda comme au Burundi, les rapports de la monarchie avec ses ennemis. Ce qui signifie, en clair, que toute la communauté doit payer les crimes commis par un individu ou une famille. Il serait trop facile d’y percevoir une continuité historique de pratiques génocidaires qui dépassent le clivage Hutu-Tutsi. À aucun moment l’auteur n’emploie le terme « génocide » pour qualifier les massacres commis au nom du « Tambour victorieux ». Certains, néanmoins, seront tentés d’avoir recours à une homologie structurale et de confondre ressemblance et analogie. Sans doute ne peut-on exclure que cette lecture du passé ne donne cours à une mise en évidence de ressemblances de comportements pour construire des parallélismes cachés ; mais de là à conclure que les massacres de l’ancien royaume « expliquent » le génocide de 1994, il n’y a qu’un pas que l’auteur se refuse de franchir.
7Vansina est parfaitement conscient de ce danger : « On peut à bon droit se méfier des leçons du passé qui reposent sur un parallèle direct de quelque caractéristique d’un passé non défini avec une situation actuelle » (p. 251). Mais cette salutaire mise en garde ne l’empêche pas de constater que les questions soulevées par l’histoire du Rwanda ancien n’ont rien perdu de leur pertinence. Par exemple : « Quel groupe devrait aujourd’hui reprendre le rôle dynamique de cette noblesse d’antan ? Comment contrecarrer la tendance néfaste à la concentration du pouvoir entre les mains d’un groupe de plus en plus petit, qui semble être inhérent à une telle situation ? Comment prévenir les processus d’exclusion qui permettent une telle concentration du pouvoir entre si peu de mains ? Comment prévenir l’anomie possible ? Comment pallier l’aliénation du gros de la population qu’une telle situation peut entraîner ? En d’autres mots, comment mobiliser la population ? » (p. 253). Si légitime soit-il de s’interroger sur ces questions, les réponses sont loin d’être évidentes. On ne peut que souscrire à l’idée qu’une « réflexion poussée sur la signification de cette histoire pour le présent peut déboucher sur des initiatives fructueuses pour une nouvelle construction du pays » (ibid.). Encore faudrait-il que les nouveaux maîtres du Rwanda en aient non seulement la volonté mais la capacité. Si le génocide de 1994 est sans précédent dans l’histoire précoloniale, le Rwanda post-génocidaire est également sans aucune commune mesure avec l’ancien Rwanda : comment « mobiliser la population », pour reprendre l’expression de Vansina, sans risquer la mise en branle de nouveaux affrontements ethniques dont les débordements menacent déjà toute la sous-région ?
8Dans la mesure où ce livre remet en question de larges pans de l’histoire officielle et, ce faisant, montre que le problème Hutu-Tutsi a des racines beaucoup plus lointaines que ne le prétendent ceux qui rejettent sur l’État colonial la pleine et entière responsabilité de ces antagonismes – mais sans pour autant l’exonérer de ses méprises idéologiques, de sa méconnaissance de l’histoire et, en fin de compte, de son rôle d’incubateur – on comprend que Le Rwanda ancien ait donné matière à des commentaires critiques autant chez les historiens que dans les milieux proches du pouvoir à Kigali. Il serait doublement regrettable, cependant, que la polémique l’emporte sur l’échange scientifique. Le résultat serait d’alimenter de nouvelles querelles idéologiques et de priver la libre communauté des sciences sociales d’un dialogue serein qui lui, en revanche, pourrait jeter les bases d’une meilleure entente, en tout cas d’une meilleure compréhension du passé.
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Pour citer cet article
Référence électronique
René Lemarchand, « Vansina, Jan. – Le Rwanda ancien : le royaume Nyiginya »,Cahiers d’études africaines [En ligne], 171 | 2003, mis en ligne le 15 février 2007, consulté le 27 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/1540

http://journals.openedition.org/etudesafricaines/1540